Certaines personnes traversent beaucoup de choses sans jamais avoir l’impression d’avoir le droit d’en parler.
Elles relativisent, rationalisent, trouvent toujours des raisons de ne pas s’écouter. Elles savent voir les difficultés des autres, mais lorsqu’il s’agit d’elles-mêmes, elles répondent presque spontanément :
« Ce n’est pas si grave. »
« D’autres ont vécu pire. »
« Je vais m’en sortir toute seule. »
« Ce n’est pas une raison pour me plaindre. »
Cette façon de faire peut devenir tellement habituelle qu’elle semble naturelle. On continue à avancer, à fonctionner, à tenir. Mais à l’intérieur, quelque chose reste souvent seul.
De l’extérieur, rien ne laisse forcément deviner ce qui se passe.
Vous avez peut-être un travail, une famille, des responsabilités. Vous faites ce qu’il faut. Vous êtes présente pour les autres. Vous gérez.
Alors vous vous demandez parfois pourquoi vous vous sentez fatiguée sans raison apparente, pourquoi certaines émotions semblent disproportionnées, ou pourquoi quelque chose en vous reste insatisfait malgré tous les efforts fournis.
Comme si une partie de vous demandait enfin à être entendue, tandis qu’une autre répondait immédiatement :
« Arrête, ce n’est rien. »
Cette petite phrase, répétée depuis longtemps, finit parfois par devenir une manière d’habiter sa propre vie.
Minimiser n’est pas un manque de lucidité.
C’est souvent une forme d’adaptation.
Certaines personnes ont appris très tôt qu’il fallait être raisonnable, forte, discrète ou ne pas déranger.
D’autres ont grandi dans des environnements où leurs émotions étaient peu entendues, comparées, ou rapidement relativisées.
Alors elles ont appris à faire de même avec elles-mêmes.
Elles se sont habituées à réduire ce qu’elles ressentent, à trouver des explications, à continuer malgré tout.
Ce qui ne veut pas dire que rien ne fait mal.
Cela signifie parfois que la douleur est devenue tellement familière qu’elle ne semble plus légitime.
Vous vous dites souvent :
« Je n’ai pas de vraie raison d’aller mal. »
« Je devrais être reconnaissante. »
« Ce n’est pas assez grave pour consulter. »
« J’exagère sûrement. »
« D’autres vivent des choses plus difficiles. »
« Je peux encore tenir. »
« Je vais attendre que ça passe. »
Et pourtant, malgré cette capacité à relativiser, quelque chose revient.
Sous des formes parfois discrètes :
Une fatigue profonde.
Une irritabilité inhabituelle.
Une sensation d’être absente de sa propre vie.
Des larmes qui ne viennent plus.
Un vide difficile à expliquer.
Ou simplement cette impression persistante que quelque chose ne va pas, même lorsque vous ne savez pas exactement quoi.
La souffrance n’est pas une compétition.
Il n’existe pas de seuil à partir duquel une personne aurait enfin le droit d’être écoutée.
Vous n’avez pas besoin d’être au bord de l’effondrement pour mériter un espace pour vous.
Vous n’avez pas besoin d’attendre que tout s’aggrave.
Vous n’avez pas besoin de prouver que c’est suffisamment sérieux.
Ce qui vous habite mérite d’être accueilli avant que cela ne devienne insupportable.
Parfois, ce qui pèse le plus n’est pas ce qui est arrivé.
C’est tout ce qui a été porté en silence.
Pendant longtemps, vous avez peut-être été celle qui écoute, qui comprend, qui rassure, qui tient.
Vous savez être présente pour les autres.
Mais lorsqu’il s’agit de vous, quelque chose se referme.
Vous trouvez des explications.
Vous relativisez.
Vous attendez.
Vous repoussez.
Et parfois, sans même vous en rendre compte, vous devenez la seule personne dont vous minimisez la souffrance.
La vôtre.
Je reçois des personnes qui, justement, ont longtemps pensé que leur souffrance n’était pas assez importante.
Des personnes qui comprennent beaucoup de choses, mais qui continuent malgré tout à se sentir seules avec ce qu’elles traversent.
Mon approche, à la croisée de la psychanalyse et de l’art-thérapie, ne consiste pas à appliquer des méthodes toutes faites ni à chercher des réponses rapides.
Elle offre un espace où il devient possible de déposer ce qui a été minimisé, parfois pendant des années.
Sans avoir à se justifier.
Sans avoir à prouver.
Sans avoir à être plus mal pour avoir le droit d’être entendue.
Et peut-être que ce qui demande votre attention aujourd’hui n’est pas d’aller plus mal pour avoir le droit d’être aidée.
Mais simplement de cesser de considérer votre monde intérieur comme quelque chose qui doit toujours passer après le reste.
Parfois, ce qui nous empêche d’avancer ne se présente pas de la même manière chez chacun.
Il existe d’autres façons de vivre cette déconnexion à soi, d’autres manières de retenir, de contrôler ou de traverser ce qui fait souffrance.
Au fil des années, j’ai été frappée par quelque chose.
Les personnes qui minimisent ce qu’elles vivent ne sont pas forcément celles qui souffrent le moins.
Bien souvent, ce sont des personnes qui ont développé une grande capacité d’adaptation. Des personnes responsables, attentives aux autres, capables de comprendre, de relativiser, de tenir.
Elles ont appris à continuer malgré la fatigue, malgré les déceptions, malgré les blessures parfois anciennes.
Et lorsqu’elles finissent par consulter, elles commencent souvent par me dire :
« Ce n’est probablement pas grand-chose. »
« Je ne sais pas si j’ai vraiment une raison d’être là. »
« D’autres ont vécu pire. »
Pourtant, ce qui me touche régulièrement, ce n’est pas l’importance des événements qu’elles ont traversés.
C’est parfois l’ampleur de ce qu’elles ont porté seules.
Car on peut être extrêmement lucide, très solide en apparence, et avoir pris l’habitude de s’absenter de soi-même.
On peut comprendre beaucoup de choses, prendre soin des autres, avancer, fonctionner… et avoir cessé, sans même s’en apercevoir, d’accorder le même intérêt à sa propre vie intérieure.
Et je crois qu’il existe une forme de souffrance particulière chez ces personnes-là.
Non pas celle qui fait beaucoup de bruit.
Mais celle qui finit par devenir tellement familière qu’elle ne semble plus mériter d’être entendue.
Je trouve que ce n’est pas parce que les personnes que je reçois sont plus fragiles.
Bien souvent, c’est même l’inverse.
J’ai souvent la sensation de rencontrer des personnes qui ont appris très tôt à être raisonnables, à comprendre, à ne pas déranger, à continuer.
Des personnes qui ont développé beaucoup de ressources, mais qui se sont parfois oubliées en chemin.
Et j’ai toujours trouvé profondément émouvant ce moment où quelqu’un cesse, ne serait-ce qu’un instant, de chercher à savoir si sa souffrance est suffisamment légitime… pour commencer simplement à se demander :
« Et si ce que je ressens méritait d’être entendu, même sans avoir besoin de le justifier ? »
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